Défense de rien toucher
Au fronton de son œuvre, dès 1905, Ferdinand Cheval inscrit cette formule aussi énigmatique que poétique : « Défense de rien toucher ». Une invitation paradoxale, oscillant entre interdiction et permission, à laquelle Prune Nourry répond aujourd’hui par une proposition résolument généreuse : une exposition entièrement pensée pour être touchée.
Avec Défense de rien toucher, l’artiste transforme le Palais idéal en un vaste terrain d’expérience sensorielle. Ici, le regard ne suffit plus ; il s’efface au profit du contact, du ressenti, de la mémoire des formes saisies par la paume. Accessible à toutes et tous, enfants, adultes, publics voyants ou déficients visuels, l’exposition s’affranchit des conventions muséales pour réactiver une relation directe et physique à l’œuvre.
Ce parti pris trouve une résonance profonde avec le geste fondateur de Ferdinand Cheval. Facteur rural devenu bâtisseur autodidacte, formé initialement comme boulanger, il a littéralement « pétri » son Palais. Partout, la trace de la main affleure : dans les reliefs, les aspérités, les accumulations patientes de matière. En invitant à toucher ses propres œuvres, Prune Nourry rend hommage à cette dimension tactile et organique du Palais idéal.
Présentée avec un grand succès à la Fondation Bullukian à Lyon, et avant le Musée Camille Claudel en 2027, l’exposition trouve ici une étape singulière dans son itinérance Empreintes. Déployée dans ce lieu hors norme, elle en épouse l’esprit et en prolonge les intuitions : un dialogue entre cultures, entre temporalités, entre imaginaires.

Le parcours s’ouvre sur un univers postal, clin d’œil à Ferdinand Cheval. Un timbre en relief, conçu par Prune Nourry en partenariat avec La Poste en 2024 (le premier de ce type) inaugure l’exposition. Réalisé en collaboration avec des personnes aveugles et malvoyantes, il est né d’ateliers d’expérimentation tactile où formes, textures et volumes ont été ajustés pour être perçus par les doigts. Plus qu’un objet à voir, ce timbre se lit au toucher : il incarne une création pensée avec celles et ceux qui en font l’expérience sensible. Ce timbre devient également le vecteur d’une lettre adressée à Philomène, épouse du Facteur, figure discrète mais essentielle sans laquelle le Palais idéal n’aurait sans doute jamais vu le jour.
À l’image du Palais, l’exposition se déploie comme un monde en miniature, un carrefour de récits et de cultures. Les Terracotta Daughters ou les Holy Daughters y côtoient d’autres figures féminines, dessinant une cartographie sensible du corps et de l’identité à travers le temps et les géographies. Sans constituer une rétrospective, Défense de rien toucher traverse ainsi plusieurs projets majeurs de l’artiste et offre un panorama de son regard sur la condition féminine.
Cette œuvre s’inscrit également dans une expérience intime. En 2016, à l’annonce de son cancer du sein, la sculpteure prend conscience de l’importance vitale, pour elle, du toucher, menacé par les effets secondaires de la chimiothérapie. De cette épreuve naît une recherche artistique profondément incarnée, explorant le corps, la réparation et le rituel. C’est Agnès Varda, amie intime de l’artiste, qui lui évoque la figure des Amazones, héroïnes de la mythologie grecque qui se coupaient le sein pour mieux tirer à l’arc. Prune Nourry choisit d’intégrer cette puissance symbolique à son travail. La figure de la femme combattante, résiliente, traverse ainsi l’exposition.

À l’extérieur des espaces d’exposition, six vénus en bronze avec peau de terre sont installées en dialogue avec le Palais. Posées sur des socles rappelant la technique locale du pisé, elles sont inspirées des Vénus paléolithiques de la période gravettienne (entre 30 000 et 20 000 ans avant notre ère) et se tiennent droites comme les gardiens du Palais.
Issues du projet collaboratif avec la Maison des Femmes, ces sculptures sont des portraits de femmes de La Maison des Femmes, lieu de refuge à Saint-Denis pour les femmes victimes de violences. Modelés, marqués, parfois altérés, ces corps portent les traces du temps et racontent une histoire inscrite dans la matière même : celle des cicatrices, des transformations et de la vie nichée dans les plis de la peau. À l’automne 2026, une version taille humaine de 108 Vénus sera installée de manière pérenne dans la gare Saint-Denis Pleyel, dans le cadre du Grand Paris Express, en collaboration avec l’architecte Kengo Kuma. Au cœur de chaque sculpture, une poignée de terre sera déposée ; cette terre est issue du projet participatif « La Terre qui m’est Chair », qui invitait en 2025 des femmes de Saint-Denis à confier une poignée de terre qui les représente et symbolise leur histoire.
À travers Défense de rien toucher, Prune Nourry propose une expérience totale, à la fois sensorielle et existentielle. Comme le Palais idéal lui-même, l’exposition se présente comme un espace où se croisent mémoire personnelle et imaginaire collectif, fragilité et puissance, perte et renaissance.
Ainsi, dans ce dialogue inédit, le Palais idéal, œuvre intime et universelle née des mains de Ferdinand Cheval, se redécouvre à travers celles de Prune Nourry. Reliées par la paume, leurs œuvres affirment une même conviction : créer, c’est résister, réparer, et faire naître à nouveau.
